Chahdegal

Les efforts continus pour la conservation des territoires de vie en Iran

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Photo: Hamed Shahiki
Auteur(s): Hamed Shahiki, Nina Aminzadeh Goharrizi, Ali Razmkhah

Chahdegal, le territoire de vie du Peuple Baloutche est l’exemple typique d’un système social et écologique interconnecté. Les Baloutches migrent de façon saisonnière, ont une forte affinité avec leurs troupeaux de chameaux et construisent des boucliers contre le vent à base de végétaux pour se protéger des tempêtes de sable. Grâce à leur volonté de conserver leur territoire, ils préservent aussi la biodiversité écologique et le bien-être humain ce qui, sur le long terme, garantit durabilité et résilience. Malgré la gravité et l’ampleur des menaces naturelles et anthropiques, comme par exemple un barrage construit en 2009, les communautés continuent de se battre pour rester en vie et conserver leur territoire de vie.

« Notre territoire de vie forme notre identité. Nous avons appris à utiliser les ressources de notre territoire avec précaution. Si nous construisons une nouvelle maison, l’ancienne n’est pas détruite. Nous ne jetons jamais rien, mais le réutilisons à des fins nouvelles ».

Changiz [Genghis], aîné de la sous-tribu Kamalan-Zehi
Photo: Hamed Jalilvand

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580 000 hectares

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Ces peuples nomades ont émigré dans le Chahdegal il y a 150 ans

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Population de
6 053 individus

Selon les aînés, la tribu Shahiki, qui fait partie des peuples nomades Baloutches d’Iran, a émigré dans le Chahdegal il y a environ 150 ans. Fuyant les menaces du gouvernement et l’invasion d’autres tribus, ils ont trouvé refuge dans le Chahdegal, une zone de grande biodiversité et riche en ressources naturelles. C’est à cette époque que les membres de la tribu de Shahiki ont commencé à former de petits villages et à développer des systèmes d’eau souterrains pour l’agriculture (appelé qanats), en complément de leur mode de vie traditionnellement nomade.  Leur initiative a encouragé d’autres sous-tribus Baloutches à migrer vers le Chahdegal. Aujourd’hui, le Chahdegal compte 6 053 habitants, répartis en deux tribus principales et plus de dix sous-tribus.

La richesse de la biodiversité, la faune et la flore domestique et sauvage, jouent un rôle essentiel dans la résilience des peuples et pour la durabilité de cet environnement (Aminzadeh et al., 2019). Le territoire de vie Chahdegal des Peuples Baloutches se compose de plusieurs sous-sections et englobe de vastes zones d’écosystèmes désertiques et semi-désertiques, avec un total de 580 000 hectares (soit environ la moitié de la taille du Liban). En tant que communautés semi-nomades, ces Peuples Baloutches utilisent le Chahdegal, paysage aride situé dans la province de Kerman, uniquement comme leur « terre d’hivernage » (Qeshlag), et le Kuh-e-Zendeh, paysage semi-aride des provinces du Sistan et du Baloutchistan iranien, comme leur « terre d’estive » (Yaklak).

Carte participative du territoire de Chahdegal. CENESTA, 2020

TerritoiresSuperficies approximatives (km2)
Territoire des chameaux 1800
Territoire des “Hoots”700
Territoire Chahdegal800
Terres d’estive Shahiki 3000
Territoire Shahiki 100
Total 5800
Superficies approximatives des territoires de Chahdegal.

Les Peuples Baloutches du Chahdegal s’identifient en tant que Peuples Autochtones qui appartiennent à la vaste communauté ethnique iranienne Baloutche[1]. Ils ont leur propre langue Balouchi, leur religion (l’islam sunnite, une minorité en Iran), leur culture, vêtements et rituels traditionnels. Leur identité est profondément liée à leur territoire, qui traduit le sens du passé et tient une place particulière dans la conscience collective de la communauté. Les Peuples Baloutches du Chahdegal sont fermes dans la définition de leurs territoires, avec une délimitation claire de leurs routes migratoires, leurs zones d’hivernage et d’estive. Ils prennent des décisions concernant la gestion des ressources naturelles, comme le montre le projet participatif mené par les auteurs (Aminzadeh et al., 2019)[2]. Ces éléments montrent la relation historique qu’entretiennent ces peuples avec leur environnement, cependant toujours méconnue du gouvernement iranien.

Gouvernance et répartition équitable : le Conseil des aînés des tribus de Chahdegal

Les Peuples Baloutches du Chahdegal ont un système de gouvernance collective basé sur des institutions décisionnaires et diverses méthodes de gouvernance traditionnelle, fondées sur la structure sociale des tribus.

L’institution décisionnaire principale est le Conseil des aînés de Chahdegal. Cette institution est structurée autour du Sardar (chef de toutes les tribus) et des autres aînés qui le consultent pendant le processus de prise de décisions. Le Conseil comprend également des représentants des sous-tribus, qui ont le pouvoir de gérer certaines zones du territoire de vie et de régler des différends. Les décisions prises par ce Conseil sont toutes basées sur les connaissances et expériences traditionnelles du peuple, ce qui permet aux membres de la communauté de les considérer justes et transparentes. Jusqu’à il y a 30 ans, le Conseil se rassemblait dans un lieu spécifique appelé Kerteki[3]. Le fait que les discussions aient lieu sur un territoire communal partagé par tous permettait une prise de décision équitable et objective. Aujourd’hui, pour diverses raisons religieuses, le Conseil se réunit dans les mosquées locales. Malgré les nombreux défis auxquels les communautés ont dû faire face, la crédibilité du Conseil des aînés a permis de maintenir un système de gouvernance traditionnel dynamique et vivant, en accord avec les besoins changeants des communautés et de leur environnement.

En plus du Conseil, les Peuples Baloutches de Chahdegal ont développé plusieurs autres méthodes traditionnelles de gouvernance pour leur territoire. Le Tir-Andakhtan est une méthode de répartition des terres agricoles : un aîné délimite différentes zones de terre à l’aide d’une série de signes uniques (petites pierres ou excréments d’animaux par exemple) et chaque signe correspond à l’accès individuel d’un agriculteur à une certaine superficie de terre. Cette méthode, que les membres de la communauté estiment être la mise en application d’une justice divine, a pour objectif de permettre à chaque agriculteur d’accéder à une zone de terre de bonne qualité (avec un sol plus riche et à proximité d’un qantas nécessaire à l’irrigation) et à une zone de terre de qualité moindre.

Les aînés du peuple Baloutche du Chahdegal cartographient leurs territoires de vie par un système participatif d’informations géographiques. Photo: Nina Aminzadeh Chahdegal.

Les Peuples Baloutches du Chahdeagl ont également mis au point des règles pour encadrer la chasse des animaux présents sur leur territoire : sangliers, chèvres sauvages, béliers ou encore lapins. Seul un nombre limité de personnes, appartenant pour la plupart à la plus haute caste sociale, est autorisé à chasser sur les terrains de chasse communs ; la viande doit être répartie entre tous les membres de la sous-tribu et il est totalement interdit aux étrangers de chasser.

Comme c’est le cas pour d’autres tribus nomades, le gouvernement iranien a nationalisé le territoire ancestral Chahdegal des Peuples Baloutches. Les terres d’estive de leur territoire de vie ont par ailleurs été désignées en tant qu’aires protégées. Bien que le gouvernement respecte toujours leurs droits fonciers et leurs méthodes de gestion, ce qui assure la continuité de la conservation de la riche biodiversité de cette zone, les communautés ont néanmoins perdu la propriété collective de leur terres d’estive. Pour ce qui est de leur territoire d’hivernage, le gouvernement n’a pas pris de mesures importantes pour réprimer l’accès des communautés à leurs terres agricoles. Cependant, les communautés sont confrontées à de plus en plus de difficultés dues au fait que le bureau local des ressources naturelles interdit la plantation de palmiers sur les terres nationalisées. L’ingérence des autorités gouvernementales locales dans leur accès aux ressources naturelles se traduit notamment par des poursuites judiciaires. 

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« Nous avons un “sol fier” sur notre territoire de vie, c’est un vrai don de la nature et nous avons tous la responsabilité de sauver la nature et la biodiversité ».

Ali Khorram, aîné de la sous-tribu Jomeie. « Sol fier » signifie sol productif en langage Baloutche.

Un système de valeurs : chameaux, arbres prosopis et lien à la terre

Comme on peut l’observer dans leurs vies quotidiennes, les valeurs socio-culturelles des Peuples Baloutches du Chahdegal sont intimement liées à leur environnement. Par exemple, de nombreux objets de la communauté (tapis, tentes et broderies) sont fabriqués avec des matériaux locaux et décorés de motifs représentant la faune, la flore, le climat ou encore la géographie. Les maisons sont construites avec des matériaux locaux (les briques adobe, la laine de chèvre, le Tamaris séché ou les branches de palmier) dont l’utilisation requière des connaissances précises, relatives notamment à l’adaptation aux vents saisonniers, selon leur intensité et leur direction.

Ces valeurs socio-culturelles sont aussi illustrées par la relation spirituelle inébranlable qu’ils entretiennent avec leur territoire. En effet, les relations des Peuples Baloutches aux arbres Prosopis et aux chameaux reflètent l’immense reconnaissance qu’ils ont envers la nature, tant les dons qu’elle leur a fait permettent la vie dans le Chahdegal. C’est par exemple sous un Prosopis spécifique que la communauté réalise ses rituels, comme les sacrifices d’animaux, ou le Ziarat-e-Sed Soleiman qui consiste à attacher du tissu aux branches de l’arbre pour attirer la pluie et la bonne fortune. 

Sur le territoire de vie Chahdegal des Peuples Baloutches, l’alimentation de la communauté dépend profondément des dons de la nature. Les moyens de subsistance sont assurés par l’agriculture (culture de palmiers, de blé, d’orge et de luzerne) et par le pastoralisme semi-nomade (élevage de chameaux, de chèvres et de moutons). Tous les aliments de la communauté ainsi que les plantes médicinales proviennent directement de leur environnement. Certains produits sont vendus sur les marchés locaux, comme les dattes (l’un des principaux produits agricoles cultivés dans le Chahdegal) ou les camélidés et caprins mâles, vendus en nombre limité et surtout pendant les années arides car cela permet d’éviter le surpâturage des terres. La majeure partie de la production est néanmoins consommée au sein de la communauté. En ce sens, la connaissance de leur environnement naturel et leur système traditionnel de gouvernance et de gestion permet à tous les habitants du Chahdegal de subsister sur leurs terres. Par exemple, les femmes Baloutches du Chahdegal pratiquent entre elles un système de partage participatif du lait de chèvre, appelé Badali.  Ce système garantit à chaque famille l’accès à une quantité suffisante de lait alimentaire.

Les connaissances, les valeurs et les pratiques traditionnelles des peuples du Chahdegal contribuent à leur résilience envers le changement climatique et la dégradation de l’environnement. Ils ont des connaissances pointues d’au moins quatre types de vents et de neuf types de sols différents sur leur territoire de vie. Cela signifie par exemple qu’ils savent précisément où planter un arbre Prosopis pour se protéger contre les tempêtes de sables, sans quoi les villages et les terres agricoles alentours seraient détruits. Ils savent aussi comment utiliser ces sols, avalés par les vents et accumulés sous les Prosopis, pour améliorer la fertilité de leurs terres agricoles. 

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« Les chameaux sont tout pour les Baloutches. Ils font partie de nos familles. Les Baloutches et les chameaux sont pareils; calmes et fiers ».

Kad-Khoda, aîné de la tribu Houthi

La relation qu’entretient la communauté avec les camélidés joue aussi un rôle important dans la conservation de ce territoire de vie. Grâce à la capacité de ces animaux de vivre dans des écosystèmes désertiques et rudes, les Peuples Baloutches du Chahdegal ont des règles coutumières spécifiques les concernant : ils interdisent la vente de la viande et du lait des chameaux et autorisent leur abattage uniquement en un jour religieux spécifique (le Eid-e-Ghorban, « le festin du sacrifice »)La communauté utilise aussi massivement le fumier de chameaux dans ses champs et pâturages pour son action fertilisante. Effectivement, étant chargé en graines de flore sauvage telles que le Prosopis, le Calligonum ou le Desmostachya bipinnate, le fumier de chameau aide à enrichir la biodiversité.

En tant qu’éleveurs de camélidés, les Peuples Baloutches du Chahadegal ont une relation très particulière avec ces animaux. Ils les imprègnent de leurs propres valeurs sociales, en mettant en place des coutumes de nomination remarquablement précises basées sur l’âge, le sexe et les différentes étapes de la vie de chaque animal. Ils les considèrent même comme faisant partie de leurs propres familles. 

Les Baloutches du Chahdegal pratiquent diverses techniques coutumières d’élevage pour éviter le surpâturage et préserver la diversité florale. Le Gole-Kardan par exemple, est une évaluation de la capacité de pâturage des parcours par un aîné avant l’arrivée du printemps ; quant au Keid-Kardan, il consiste à attacher les pattes avant du camélidé chef de troupeau afin de contrôler sa direction et l’amplitude de ses mouvements, et par conséquent, celles du troupeau entier. Ces exemples illustrent la relation intime qui lie l’homme et l’animal dans l’élevage de camélidés et de bétail dans le Chahdegal : un système bio-culturel optimisé pour une utilisation durable des rares ressources de ce territoire de vie semi-désertique.

Planter des prosopis: menaces, résilience et espoir de reconnaissance 

Le territoire de vie Chahdegal des communautés Baloutches fait face en ce moment à une série de menaces à la fois naturelles et anthropiques. Les pénuries d’eau et les sécheresses saisonnières se sont exacerbées en raison du changement climatique et des politiques gouvernementales inadéquates, comme en témoigne la construction d’un barrage en amont en 2009.

Aujourd’hui, les communautés sont exposées à des tempêtes de sable plus de 300 jours par an (une augmentation significative), provoquant une sévère érosion des sols. La construction d’un barrage et la propagation de puits de forage avec pompes à moteur interfèrent avec les systèmes d’irrigation traditionnels et la baisse des réservoirs d’eau souterrains entraine la disparition de nombreux Prosopis et Tamaris. La riche biodiversité de cette région risque de s’épuiser. 

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« Depuis les 40 dernières années, s’adapter aux changements a été une part inévitable de nos vies, mais la riche biodiversité de notre territoire de vie a renforcé notre résilience à faire face par nous-mêmes aux situations difficiles ».

Sardar Ali Reza de la tribu Shahiki

Les communautés ont développé diverses initiatives pour faire face à ces menaces. Par exemple, elles ont construit des pare-vents autour des villages et des terres agricoles en utilisant des matériaux naturels (tels que les feuilles de palmier ou les arbres Prosopis) pour prévenir la destruction causée par les tempêtes de sable. Elles ont également installé des plantes tolérantes à la sécheresse comme le sour tea (Hibiscus sabdariffa) ou d’autres mélanges de variétés de blé plus adaptés aux changements climatiques. Ailleurs, ils ont décidé collectivement de réduire le temps de pâturage dans les zones d’estive pour permettre aux plantes de se rétablir. Cela implique que la communauté reste désormais sur ses terres d’estive moins de trois mois par an, alors qu’elle y passait cinq ou six mois il y a trente ans. 

La résilience des communautés et leur capacité à s’adapter à un environnement changeant sont évidentes et leur permettront de faire face de la meilleure manière possible à un avenir de plus en plus incertain. La profonde solidarité communautaire, les institutions coutumières bien conçues, un mode de vie basé sur la migration qui permet une adaptation souple, et la connaissance approfondie de leur environnement, sont autant d’éléments qui leur permettent de gérer leurs ressources naturelles de manière durable et de conserver la riche biodiversité de leur territoire. 

Les communautés Baloutches du Chahdegal souhaitent que le futur de leur territoire de vie reflète autant que possible la vie de leurs ancêtres. Elles savent que les forces qui affectent leur vie et leurs ressources, comme le changement climatique ou les interférences gouvernementales, sont déterminées par les activités d’autres personnes, tant au niveau mondial que local. Dans l’immédiat, elles souhaitent que les autorités gouvernementales reconnaissent leurs droits fonciers sur ce territoire de vie, ainsi que leurs droits sur l’eau et sur leur système coutumier d’irrigation. En fin de compte, les communautés Baloutches du Chahdegal veulent avoir la possibilité de renforcer leurs institutions coutumières, en intégrant les connaissances traditionnelles et modernes dans leurs méthodes de gouvernance dans le but de combattre la désertification de leurs terres. 

Références

Aminzadeh, Nina, et al. 2019. “Chahdegal; Comprehensive cognition, participatory analysis and formulation of the endogenous development plan for indigenous Balouch people’s territory”. Tehran, Iran: CENESTA.


[1] On trouve aussi le Peuple Baloutche au Pakistan, en Afghanistan et en Inde ; leur nombre total est estimé à environ 10 millions d’individus, parmi lesquels près de 2 millions vivent en Iran ; voir: https://en.wikipedia.org/wiki/Baloch_people.

[2] L’étude est basée sur les résultats de la « Cognition globale, analyse participative et formulation du plan de développement endogène du territoire des Peuples Autochtones Baloutches », région du Chahdegal, province de Kerman, CENESTA, financée par Kerman Khodro Corporation.

[3] On appelle aussi cet endroit T’al-e-Shariát (Sharia) parce que des cérémonies religieuses s’y tenaient.

A propos des auteurs

Hamed Shahiki est un chercheur en écologie et l’animateur local du Chahdegal development plan project.

Nina Aminzadeh est chef de projet et facilitatrice dans le domaine des systèmes de gestion de l’eau et des moyens de subsistance durables au niveau communautaire.

Ali Razmkhah est conseiller juridique en matière de droits des Peuples Autochtones et des communautés locales sur leurs territoires pour le CENESTA et coordinateur régional du Consortium APAC pour l’Asie occidentale et centrale et pour le Caucase.

L’étude est basée sur les résultats de la « Cognition globale, analyse participative et formulation du plan de développement endogène du territoire des Peuples Autochtones Baloutches », région du Chahdegal, province de Kerman, CENESTA, financée par Kerman Khodro Corporation (Aminzadeh et al., 2019).

Traduction et révision : Solène Chatelain et Christian Chatelain